Au Canada, chaque province possède un Ordre professionnel qui régie la profession d’ingénieur. Cela signifie que le titre d’ingénieur est protégé. N’importe qui ne peut pas s’appeler « ingénieur » ni utiliser la mention dans le titre de son poste professionnel. Pourquoi avoir un ordre, un organisme, qui régie l’utilisation de mots? Pour protéger le public. L’exemple typique : voudriez-vous que quelqu’un qui n’a pas de secondaire 5 soit en charge de bâtir le un pont que vous empruntez tous les jours? Il s’agit d’assurer une formation minimale pour l’accomplissement de certaines tâches précises, comme construire des ponts. Ces tâches réservées sont appelés des « actes réservés ».
Pour devenir ingénieur-e et pouvoir se présenter comme tel, au Québec, il faut être inscrit au tableau de l’Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ). Il y a plusieurs étapes nécessaire à l’obtention du titre, que je vais détailler un peu plus bas dans cet article.
Le processus est long, et assez coûteux (dans les milliers de dollars). Comme la loi sur les ingénieurs au Québec a initialement été rédigée en 1964, on peut imaginer que celle-ci ne correspond pas du tout à la réalité des développeurs et développeuses en informatique. En quelques mots, la loi sur les ingénieurs sert à dicter les actes réservés des ingénieurs : décrit noir sur blanc les tâches qui peuvent être complétées uniquement par un ingénieur accrédité. En informatique, en 2024, il n’y a pas vraiment d’acte réservé officiel qui touche au domaine. Sachant qu’aucune tâche n’est réservée à un ingénieur en informatique, pourquoi devenir membre de l’OIQ?
Dès mon entrée à l’ÉTS en 2015, je me souviens avoir lu un article de blogue d’un étudiant qui avait gradué en informatique et qui défendait son choix de ne pas se joindre à l’ordre. Dans cet article, je vais faire le contraire. Je vais vous expliquer les raisons pour lesquelles j’ai décidé de m’inscrire au tableau de l’OIQ alors que je travaille dans le domaine des technologies.

Pourquoi être membre de l’OIQ en informatique?
1- Porter le titre d’ingénieur-e
Après avoir passé autant de temps à étudier, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout une fois si près du but?! De mon côté, devenir une « vraie » ingénieure est une grande fierté! J’ai mis à jour mon profil LinkedIn pour ajouter « ing. » après mon nom… ça sonne bien! 😉
2- Atteindre l’objectif 30 en 30
Ingénieurs Canada a lancé l’objectif « 30 en 30 », soit d’avoir 30% de femmes en ingénierie d’ici 2030. Vous vous en doutez, je veux y participer et contribuer à avoir davantage de femmes en ingénierie! En date de décembre 2022, la moyenne nationale était à 19.2%, et 19% pour le Québec!
3- S’impliquer dans l’Ordre
S’impliquer dans l’Ordre, c’est très gratifiant! J’ai participé à la création du guide pour les employeurs et les femmes en génie. Mais il y a aussi beaucoup d’autres façons de s’impliquer et de participer au rayonnement du génie. Par exemple, il est possible de devenir ambassadeur-drice! Si vous souhaitez comme moi que le domaine soit plus diversifié et que plus de femmes deviennent ingénieures, alors le programme d’ambassadeurs est exactement le genre d’initiative dans lesquelles je souhaite continuer à m’impliquer maintenant que je suis sur le marché du travail.
4- L’adhésion est très souvent remboursée par son employeur : alors pourquoi pas?
Selon moi, il vaut effectivement mieux d’attendre d’avoir un employeur qui rembourse les coûts pour se joindre à l’Ordre, particulièrement en informatique. Par contre, sachant que dans les dernières années, il y a un cours de 1 crédit qui porte sur l’Ordre que l’on doit compléter pour obtenir son baccalauréat, je ferais probablement l’examen théorique de l’Ordre pendant mes études au baccalauréat, puis tout le reste une fois sur le marché du travail.
Faire partie d’une organisation dont on peut être fiers
5- Facilite la mobilité internationale
Posséder un permis délivré par une organisation comme l’Ordre des Ingénieurs du Québec permet de faciliter une certaine mobilité internationale puisque cela prouve que nous possédons les compétences requises pour être ingénieur-e. Par exemple, dans le cas du visa TN ou NAFTA, cela permet d’appliquer dans la catégorie « ingénieur-e ».
6- Actes réservés pour l’informatique
Pour bien comprendre ce passage, je dois vous expliquer la Loi sur les ingénieurs. Cette loi encadre la pratique de l’ingénierie au Québec. Son objectif est de protéger le public. Pour se faire, elle définit c’est quoi exercer l’ingénierie, et quelles tâches, quels actes réservés doivent être faits uniquement par des ingénieur-es.
Ce n’est pas monsieur et madame tout le monde qui peut construire des ponts, des autoroutes, des hôpitaux, etc. Comme les plans d’une maison doivent être approuvés par un architecte accrédités, certains ouvrages d’ingénierie doivent être approuvés par un ingénieur.
Revenons à l’informatique. Certain-es diront qu’il n’y a pas d’actes réservés en informatique, mais je cite la loi de l’ingénierie, qui a été mise à jour le 24 septembre 2020 avec le projet de loi no 29:
Dans le cadre de l’exercice de l’ingénierie, sont réservées à l’ingénieur, lorsqu’elles se rapportent à un ouvrage visé à l’article 3, les activités professionnelles suivantes:
[…]
2° effectuer des essais ou des calculs nécessitant le recours à des modèles issus de principes d’ingénierie;
Extrait de la Loi sur les ingénieurs
Avec ce passage, on peut penser que cet extrait peut s’appliquer également à des logiciels qui ferait des calculs d’ingénierie utilisés par d’autres ingénieurs. Lorsque je procède à mon enregistrement annuel sur l’OIQ, cela me demande également si je fais de la « programmation […] de systèmes d’automatisation, de solutions robotisées […] pour des procédés industriels. » cela ne semble pas être un acte réservé, mais peut-être que ça s’applique ?
La version initiale du projet de loi no 29 comportait également des actes réservés pour des ingénieurs en informatique, mais ceux-ci n’ont pas passé dans la version finale à l’Assemblée nationale. Voici un exemple, de la page 6, document qui présente la première version de la modification à la Loi sur les ingénieurs :
1° attester la validité des résultats générés par les systèmes informatiques ou les logiciels d’aide à la
Extrait de la Loi sur les ingénieurs
conception dont les algorithmes fondamentaux nécessitent le recours à des concepts ou à des modèles
issus de principes d’ingénierie, lors de la conception d’un tel système ou logiciel;
Si ceux-ci n’ont pas passé en 2020, cela ne veut pas dire que dans le futur, une version similaire ne sera pas appliquée. On peut penser d’ailleurs à l’intelligence artificielle et au domaine de la santé qui, ensembles, ont des conséquences directes pour le public, ou n’importe quoi qui a un impact sur la population.
Comment devenir membre de l’Ordre des ingénieurs du Québec?
À noter que votre parcours peut être différent selon l’endroit où vous avez obtenu vos diplômes, etc, mais la liste ci-dessous présente le parcours typique de quelqu’un qui a un diplôme du Québec:
- Posséder un diplôme accrédité par le Bureau d’agrément des programmes de génie (BCAPG) (des exceptions sont permises et expliquées plus bas)
- Demande d’admission
- L’ordre analyse votre dossier (délais de 8 à 12 semaines)
- Ensuite, vous aurez accès pour devenir candidat à la profession d’ingénieur (CPI). Pour obtenir le titre et pouvoir pratiquer l’ingénierie, vous devez compléter ces trois évaluations:
- Volet théorique: examen théorique avec des choix de réponses
- Volet pratique: Une fois que vous avez accumuler 24 mois d’expérience, vous pouvez remplir le formulaire avec beaucoup de questions, de justifications, d’exemples de travail en industrie où vous avez développez X, Y ou Z compétence d’ingénierie. (délais de 3-4 mois, ou plus selon votre situation, pour la validation du formulaire)
- Volet linguistique: maitrise du français, c’était automatiquement validé de mon côté, probablement suite à mon succès à l’épreuve de français au cégep.
- Obtention du permis d’ingénieur-e une fois que vous avez terminé le volet pratique et théorique
Mon expérience avec le volet pratique
Cela m’a pris plus d’un an pour terminer de remplir le formulaire pratique… Alors, si vous êtes CPI, commencez à le remplir après 1 an d’expérience si possible! Il y a 6 grandes compétences à posséder pour devenir ingénieur, et ces 6 grandes catégories sont divisées en 28 éléments de compétences. Pour chacune de ces 28 éléments, il faut donner : une mise en contexte pour la compétence, des actions que nous avons prises pour affirmer que l’on a développé la compétence, puis les résultats de nos actions.
Personnellement, je ne voulais pas « manquer mon coup », alors j’ai beaucoup rempli chaque champ pour m’assurer de valider la portion pratique du premier coup. J’ai écrit des bullet points numérotés, alors d’un champ à l’autre, je parlais de la situation #1 pour la mise en contexte, actions puis résultats…
Voici à quoi ressemble l’interface :

Et pour chaque élément de compétence que vous auto-évaluez, vous devez remplir les champs tels que mentionné. Voici à quoi ressemble cette interface :

Mon expérience avec le volet théorique
Ce fut moins pénique que la partie pratique, mais, pas moins difficule pour autant! Il y a quatre blocs d’étude à réviser:
- Système professionnel et développement professionnel
- Éthique, déontologie et professionnalisme
- Lois et règlements applicables
- Normes de pratique professionnelle
Ceux-ci totalisent +26 heures de vidéos à consulter, de quiz à passer en ligne, etc. Personnellement, j’ai écouté attentivement chaque vidéo. Le contenu est souvenu plus axé sur le génie plus traditionnel comme le génie civil, et je savais que l’examen théorique se concentre sur ce domaine. Étant en informatique, je partais de très loin.
L’examen est à choix de réponses, alors ça nous donne une chance… mais attention à bien lire les questions!
Donc, si un étudiant gradue d’un programme en « génie logiciel », peut-il s’introduire comme étant ingénieur?
Non! On ne peut pas utiliser la mention B. Ing. après son nom non plus si cela porte à confusion – ceux qui le font s’expose à une amande de 2500$. Plus d’informations dans ce document.
Comment devenir ingénieur dans une autre province ou territoire au Canada?
Chaque province et territoire possède son propre organisme qui régit la profession. Chacun possède ses propres règles. Certaines sont beaucoup plus contraignantes que le Québec…
Par exemple, en Ontario et au Manitoba, il faut 48 mois d’expérience avant de pouvoir devenir ingénieur! Il en faut seulement 24 au Québec…
Est-ce que des gens qui ont eu des diplômes à l’étranger peuvent devenir ingénieur-es au Québec?
Oui! Vous trouverez plus d’informations sur les étapes pour exercer l’ingénierie au Québec avec un diplôme international sur le site web de l’Ordre des ingénieurs, mais en soit, il suffit de faire valider son diplôme, puis il se pourrait que vous devriez faire des activités de formation complémentaires selon la décision de l’OIQ.
Ceux qui ont un diplôme en sciences appliquées peuvent également déposer une demande d’équivalence, avec un peu plus de documents à présenter. Je crois qu’il peut parfois y avoir des examens à passer dans certaines disciplines pour prouver que vous possédez les acquis nécessaires (par exemple, des examens théoriques, en informatique cela pourrait être un examen de structures de données et algorithmes).
Timeline et coûts pour devenir ingénieure
Au moment de m’inscrire, je ne trouvais pas beaucoup d’informations en ligne sur le montant total à payer pour être membre de l’Ordre. Je ne trouvais pas d’information sur le total de chacune des étapes à part la mention qu’il y avait un paiement attendu. Alors, voici les dates et le coût que j’ai payé à ce moment.
- Novembre 2021 : Admission dans le programme d’accès à la profession – 164,99$
- Janvier 2022 : Frais d’inscription au programme d’accès à la profession – 517.39$
- Avril 2022 : Renouvellement annuel pour le programme d’accès – 132.22$
- Avril 2022 à mars 2023 : Remplissage du formulaire pour prouver que j’ai acquis les compétences pour devenir ingénieure
- Mars 2023 : Achat des blocs d’étude obligatoires pour l’examen théorique – 320$
- Mars 2023 : Renouvellement annuel pour le programme d’accès – 540.38$
- Mars et avril 2023 : Étude intensive pour être prête pour l’examen
- Avril 2023 : Frais pour l’examen théorique – 270$
- Juin 2023 : Frais pour l’évaluation de mes compétences pratiques 630$
- Juillet 2023 : Inscription et frais annuel comme ingénieure au tableau de l’ordre – 48.45$
Coût total : 2623.43$
Au moment d’écrire ces lignes, le coût pour les années subséquentes pour être member de l’Ordre des Ingénieurs du Québec est de 639.68$.
Saviez-vous que même si vous portez le titre d’ingénieur dans le pays où vous habitez, si vous êtes en voyage au Québec ou au Canada, vous ne pouvez pas vous présenter comme un ingénieur ?
Conclusion
Une autre mise au point sur le génie au Québec : tous les étudiant-es gradués en ingénierie au Canada reçoivent le jonc de l’ingénieur. Être inscrit au tableau de l’Ordre, (et donc d’être officiellement ingénieur) n’est pas requis pour porter le jonc. Ainsi, ceux qui portent le jonc ne sont pas nécessairement « ingénieurs » !
